Article rédigé Matthieu Douchy, fondateur de CréActifs.
Temps de lecture : 7 min.
En bref :
- Le marché du CPF n’a pas disparu en 2026, il s’est concentré sur janvier et février, et il paie cette avance depuis.
- Face au plafond, je n’ai pas baissé nos prix. J’ai changé la façon dont on construit nos formations.
- La question que je me pose aujourd’hui, ce n’est plus « combien d’heures je vends ? » mais « quel résultat j’apporte ? ».
Le 1er octobre, Digiforma m’a invité à raconter notre année lors d’un webinaire, au fil des questions de Pascale Lagahe. Plusieurs centaines de dirigeants d’OF, de formateurs et de porteurs de projet étaient connectés (franchement, je ne m’attendais pas à autant de monde un jeudi après-midi).
J’ai fondé CréActifs il y a 16 ans. Depuis, on a formé plus de 50 000 entrepreneurs et on travaille avec environ 300 organismes de formation partenaires. Des réformes, j’en ai donc vu passer un paquet. Mais une année comme celle-ci, vraiment, pas souvent.
En ouverture, on a demandé aux participants comment évoluait leur chiffre d’affaires. Dans le chat, ça donnait « en baisse », « catastrophique », « gros plongeon »… Ambiance.
Je ne vais pas vous dire que tout va bien. Par contre, je peux vous raconter ce qu’on a décidé chez nous, et pourquoi.
2026 : le marché a consommé son année en deux mois
Loi de finances au 1er janvier, plafonds CPF fixés le 24 février (1 500 € pour le Répertoire spécifique, 1 600 € pour le bilan de compétences, 900 € pour le permis), reste à charge porté de 103,20 € à 150 € fin mars, et fin progressive de la subrogation à l’automne. Le tout en moins de dix mois !
Quand j’ai ouvert les données de la Caisse des Dépôts, l’histoire était assez limpide. En janvier et février, les dossiers CPF validés ont bondi de 47 % : tout le monde sécurisait ses achats avant les plafonds. Puis, de mars à août, le marché a décroché de 13 %. Sur huit mois, le cumul affiche un +3 % qui a l’air rassurant… et qui ne veut rien dire. Le volume a été consommé en deux mois, et les mois suivants paient cette avance.
Le Répertoire spécifique a pris le choc le plus dur (et c’est là que nous sommes). Son prix moyen est passé de 1 856 € en février à environ 1 250 € dès mars. De mars à août, le RS gagne 10 % de dossiers et perd 20 % de chiffre d’affaires. Le RNCP, lui, n’est pas plafonné : +27 % en valeur. Cherchez l’erreur.
Autour de moi, le ressenti colle aux chiffres. Dans l’enquête flash du Synofdes (septembre 2026, environ 80 répondants), 81 % des organismes jugent fort l’impact des restrictions budgétaires, et 39 % ont déjà supprimé des emplois. 39 % !
Pascale Lagahe le confirmait côté Digiforma. Chez ses clients, financés à 70 % par les OPCO et à 20 % seulement par le CPF, ceux qui avaient déjà diversifié tiennent mieux le choc. Les langues et les bilans de compétences, eux, prennent de plein fouet.
Des parcours, pas des heures : comment on a repensé notre offre
Face au plafond, la tentation était grande de baisser nos prix. On a fait un autre choix, qui est de changer ce qu’on vend. Et pour être tout à fait honnête, on est surtout revenus à ce qu’on faisait avant le CPF.
On a remplacé les modules isolés par des parcours complets qui réunissent des thématiques complémentaires, création d’entreprise, comptabilité, marketing. L’apprenant avance sur un vrai projet, et de notre côté on amortit le coût d’acquisition sur plusieurs formations au lieu d’une seule (quand vous voyez ce que coûte un prospect aujourd’hui, ça change tout).
On a aussi créé une formule Essentielle à 1 650 €, c’est-à-dire le plafond RS de 1 500 € plus les 150 € de reste à charge. Pour tenir ce prix, on a légèrement réduit les séances individuelles et renforcé les ateliers en groupe, avec une exigence dont je n’ai pas bougé : le même niveau d’impact pour l’apprenant, pas un cran en dessous.
Et on a élargi le catalogue, pour que chaque formation puisse en appeler une autre.
IA : de 0 à 20 % de notre activité B2C en douze mois
Chez nous, l’IA joue sur deux tableaux.
Côté offre, nos formations à l’IA sont passées de zéro à environ 20 % de notre activité de formation B2C en douze mois. Côté production, les outils qu’on utilise en interne ont réduit d’à peu près 50 % notre temps d’ingénierie pédagogique. Oui, la moitié.
Un bémol quand même, et il est de taille. Je vois se multiplier les consultants qui se déclarent experts de l’IA, alors que les formateurs vraiment qualifiés restent rares. Vous l’avez remarqué aussi ? La qualité des intervenants va devenir un vrai facteur de différenciation, et plus vite qu’on ne le pense.
Nos organismes partenaires me posaient d’ailleurs de plus en plus souvent la même question : comment utiliser l’IA pour concevoir plus vite sans produire des contenus génériques ? Plutôt que de répondre au cas par cas, on a transformé notre propre méthode en parcours de formation, ouvert aux OF et aux formateurs. L’idée est simple : gagner du temps sans jamais sortir le formateur de sa fonction.
Hybridation : la vraie révolution, c’est le formateur
Nous venons du présentiel. Il y a cinq ans, la quasi-totalité de nos formations se faisait en salle, et entre les deux confinements on a basculé à 95 % en ligne. En quelques semaines.
Pourtant, je ne crois pas au distanciel contre le présentiel. En 2019, au salon EdTech Europe de Londres, la grande révolution annoncée dans la formation, c’était… le formateur. J’avais trouvé ça presque décevant sur le moment. Aujourd’hui je suis d’accord. Ce n’est plus forcément une journée de 9 h à 18 h dans une salle avec un groupe, mais le formateur reste le maillon qui fait tenir l’ensemble.
Chacune de nos formations combine aujourd’hui :
- des séances individuelles avec un formateur ;
- des ateliers en petit groupe ;
- des masterclasses ;
- de l’e-learning ;
- des groupes entre pairs ;
- des soirées réseau en présentiel.
C’est le cumul de tout ça qui nous donne un impact important, en étant plus souples et en maîtrisant nos coûts.
Pascale Lagahe observe la même chose chez les clients de Digiforma : juste après le Covid, les apprenants voulaient retrouver la salle, et aujourd’hui ils se tournent vers l’hybride pour gagner du temps et économiser des frais de transport. Il reste un frein, tous les financeurs publics ne l’acceptent pas encore.
Attention aux raccourcis, par contre. Un e-learning généré en trois prompts ne remplace pas une vraie ingénierie pédagogique. Et digitaliser impose des obligations : accessibilité (sous-titres, audiodescription), preuves de suivi avec des questionnaires de début et de fin, évaluations en cours de route… Tous ces écueils, on les a rencontrés nous-mêmes lors de notre bascule : choisir un LMS, découper un contenu en modules courts, garder les apprenants engagés à distance, documenter le tout pour Qualiopi. C’est ce retour d’expérience qu’on transmet maintenant aux organismes qui veulent digitaliser leur offre.
Reste la question des formateurs. Beaucoup de sous-traitants, habitués au présentiel, redoutent l’hybride et craignent pour leurs revenus. On a connu des départs nous aussi, je ne vais pas le cacher. Mais on arrive à recruter et à fidéliser, parce qu’on a toujours considéré les problèmes de nos sous-traitants comme les nôtres. Je préfère leur apporter de la stabilité qu’une grosse mission ponctuelle, à compétences égales je privilégie toujours nos formateurs historiques, et quand on recrute, on passe par nos formateurs actuels (ce sont nos meilleurs ambassadeurs, et de loin).
Un participant l’a résumé dans le chat : « Vous avez des formateurs fidèles parce que vous êtes réglo. » J’ai trouvé ça plutôt bien vu.
Diversifier : un travail de fond, pas une solution de dernière minute
Après quatre années d’alertes, certains organismes reposent encore uniquement sur le CPF, et leur situation est aujourd’hui critique. Est-ce qu’il existe un remède express ? Non.
Changer de modèle prend du temps. Passer des marchés publics au B2C, ou de la formation initiale à la formation continue B2C, me semble vraiment complexe, parce que les compétences nécessaires pour faire tourner un modèle ou l’autre ne sont pas les mêmes. Dans tous les cas, ce sont des chantiers longs.
Si CréActifs tient depuis 16 ans, c’est parce qu’on diversifie en permanence, sur les produits, sur les cibles et sur les financements.
On lance de nouvelles formations chaque année depuis la création, une trentaine au catalogue aujourd’hui. On travaille sur deux cibles qui se compensent : les créateurs d’entreprise, plus nombreux quand l’économie va mal (notamment lors des plans de sauvegarde de l’emploi), et les entrepreneurs en activité, qui prennent le relais le reste du temps. Et nos revenus viennent de plusieurs sources, financements individuels, grands commanditaires comme les régions, Bpifrance ou France Travail, et services aux autres organismes de formation.
Côté acquisition, on a fini par intégrer ces compétences dans nos propres équipes plutôt que de passer par des agences. Ça nous a pris du temps, et quelques erreurs.
Je ne vais pas vous dire que les réformes vont s’arrêter. Le PLF 2027 est déjà sur la table, et Qualiopi V2 entre en vigueur au 1er novembre.
Comme vous, j’ai vu passer beaucoup de réformes dont je n’ai pas toujours compris le sens. Et comme vous sans doute, je me suis demandé plus d’une fois si j’avais envie de continuer dans ce secteur. Eh bien oui, toujours.
Dans les périodes de turbulence, je garde trois repères au moment d’arbitrer. L’État attend des résultats concrets, et plus des heures. L’État a ses sujets prioritaires du moment, l’IA, la cybersécurité, la cession d’entreprise. Et l’État a des contraintes de coût (ça, ça n’a jamais changé !).
Alors, attendre que la tempête passe, ou commencer dès maintenant à vendre des résultats plutôt que des heures ? Chez nous, c’est fait depuis le printemps. Et vous, vous en êtes où ?
Pour aller plus loin : les parcours de CréActifs sur l’intégration de l’IA dans la conception pédagogique et la digitalisation de l’offre de formation reprennent les méthodes présentées lors du webinaire.
Sources
- Open data Caisse des Dépôts : formations engagées, dossiers validés janvier-août 2026 contre 2025 (chargement du 1er septembre 2026)
- Synofdes : enquête flash auprès des organismes de formation, septembre 2026
- Décrets n° 2026-126 et n° 2026-127 du 24 février 2026 (plafonds CPF) et décret n° 2026-234 (participation forfaitaire obligatoire)
- Replay du webinaire : Organismes de formation : comment maintenir sa croissance en 2026/2027 ?
L’article Organismes de formation : ce que 2026 m’a appris pour rester en croissance est apparu en premier sur Digiformag.
