Cet article est une collaboration entre Ryme Gaddas, Dirigeante du cabinet Switch Compétences, et moi-même.
L’idée de cet échange croisé a émergé lors de nos discussions récentes où nous partagions le même constat : le discours ambiant d’un extrême pessimisme au niveau sociétal. Le domaine de la formation professionnelle n’échappe pas à la règle. Entre contraintes budgétaires, instabilité politique, l’émergence de l’IA, la sensation de subir la situation n’a jamais semblé si forte. Il nous a semblé important d’aller un peu à contre-courant de ce discours.
Non pas avec de l’optimisme béat, mais avec un discours que nous avons voulu pragmatique et tourné vers l’action. Voici la restitution de cet échange à travers nos réponses croisées.
La situation économique 2025 semble assez tendue. Il n’y a jamais eu autant de souhait de reconversion professionnelle, de bouleversement technologique, le tout couplé à une baisse du budget public. Comment se positionner en tant qu’OF dans cette année particulière ?
Ryme Gaddas
Avant toute chose, il est essentiel de ne pas se laisser aveugler par les discours ambiants souvent négatifs ; qu’ils viennent de nos politiques ou de nos propres pairs (aussi bien intentionnés soient-ils).
La réalité est claire : 2025 marque un changement profond avec le modèle économique sur lequel les organismes de formation ont longtemps reposé. On a été habitués aux aides, aux subventions, à tous ces dispositifs qui ont structuré notre modèle économique pendant des années. Certains organismes en ont même fait leur principale source de financement. Mais soyons lucides : aujourd’hui, miser uniquement là-dessus, c’est prendre un risque énorme ! Cette analyse a d’ailleurs été confirmée par la Ministre du Travail à l’UHFP.
De mon point de vue, les organismes de formation se doivent d’agir, 2025 ne doit pas être une année d’attentisme, mais une année de transformation. Il est temps de repenser sa manière de fonctionner.
D’abord, en retravaillant son modèle économique, car il devient urgent de sortir d’une dépendance parfois excessive aux financements publics et de construire des modèles plus autonomes.
Ensuite, en redéfinissant sa stratégie pour identifier de nouveaux objectifs et mieux s’adapter aux évolutions du marché. Enfin, en intégrant pleinement l’agilité dans son organisation. Cela signifie optimiser ses ressources, revoir certaines façons de travailler et surtout, se libérer du temps pour l’investir dans de nouveaux projets.
L’enjeu est clair : entrer en mouvement !
Johann Vidalenc
2025 n’est pas si particulier que ça en fait…
Quand on travaille depuis un certain nombre d’années dans le secteur, on sait qu’on doit faire face à des aléas, des changements de réglementation, des arbitrages financiers. C’est devenu presque une habitude. Alors, comment se positionner ? De mon côté, j’ai choisi la manière pragmatique : il y a un risque ? On met en place les actions pour se dérisquer.
Une source de financement s’éteint ? On cherche à en développer un autre, à diversifier ses prestations, à aller travailler sur le marché B2B…
La technologie bouleverse tout ? Plutôt que de rester passif, on cherche à en faire un levier de croissance et d’efficacité. L’exemple le plus récent de mon côté : on a professionnalisé nos consultantes en transition professionnelle sur la manière dont l’IA pouvait les aider à travailler plus efficacement et à aller plus loin dans leur accompagnement.
Alors bien sûr, il y a énormément de réalités différentes. Un indépendant qui fait 10 sessions par an n’est pas une école qui forme des milliers de personnes chaque année. Mais finalement peu importe sa réalité, pour pivoter, j’aurais tendance à conseiller de se limiter à très peu d’objectifs mais se concentrer pleinement dessus pour obtenir des résultats concrets. Dans tous les cas, je crois que le maitre mot, c’est la pro-activité.
On l’a compris, les financements sont globalement en baisse et avec beaucoup d’incertitudes. Malgré ce brouillard, y a-t-il des raisons d’espérer et des opportunités à saisir ?
Ryme Gaddas
Je pense que s’il n’y avait plus de raisons d’espérer, j’aurais fermé boutique depuis longtemps (rire). Je connais bien les acteurs de la formation, et pour moi, il n’y a pas plus résilient qu’un organisme de formation. Depuis plus de 40 ans, ils vivent réforme après réforme, et je suis convaincu qu’ils trouveront toujours des moyens de rebondir.
Côté financement, quelques éclaircies sont tout de même visibles.
Premièrement, la loi de finances a été publiée, confirmant la pérennité du dispositif d’aide pour les apprentis. C’est une excellente nouvelle pour les CFA, surtout que nous n’avions aucune garantie sur son maintien. Cependant, il est clair que cette aide sera conditionnée à une certaine exigence de qualité.
Le PIC est également maintenu, bien que le financement de la formation pour les demandeurs d’emploi reste incertain à mes yeux. Je pense néanmoins qu’il y aura des opportunités pour les organismes qui se concentreront sur l’emploi des seniors.
Une autre opportunité réside dans le fait que les entreprises reprennent « un peu » la main sur le CPF de leurs salariés, ce qui favorisera probablement des dispositifs d’évolution interne.
Enfin, le soufflet France VAE, qui était retombé en 2024, voit aujourd’hui son offre de certification éligible s’élargir avec près de 114 certifications disponibles. Quel est le message ? J’attends encore de voir.
Johann Vidalenc
Clairement. Déjà, il n’y a pas que des perdants.
Il y a par exemple, de bonnes surprises avec le maintien du FNE-Formation qui va donner quelques marges financières aux entreprises pour se former aux différentes transitions (technologique, mais aussi environnementale ou agricole).
Pour le CPF, en 2024, le marché est resté stable, même si certaines offres ont disparu du catalogue. Pour ceux qui restent, il y a donc toujours une belle carte à jouer. Pas mal d’organismes autour de moi ont d’ailleurs connu une croissance cette année malgré le discours catastrophiste. Bon, évidemment, si on met tout ses oeufs dans le même panier, c’est comme au casino. On peut gagner beaucoup, mais aussi tout perdre.
Côté entreprise, l’investissement en formation se maintient. Il faut savoir que la plupart de leur budget formation ne passe pas par les OPCO, mais est financé en direct. Alors bien sûr, plus la taille de l’entreprise est importante, plus les possibilités de business croissent, mais également plus le temps de transformation augmente. Il faut savoir être patient, mais ça peut valoir le coût. Un contrat cadre signé avec une belle entreprise, c’est très sécurisant financièrement.
Enfin, pour moi l’opportunité que je vois dans cette période, c’est très clairement, qu’elle oblige à repenser à l’avenir. Il s’agit de planifier une stratégie à moyen terme, pour ne plus que son activité dépende de fonds publics. Ce pivot peut prendre entre quelques mois et plusieurs années selon sa situation, soyons lucide. Mais c’est la raison pour laquelle il faut amorcer le changement le plus tôt possible. Mais la liberté est à ce prix.
Et quel impact ces financements ont sur la stratégie de certification de son offre ?
Ryme Gaddas
Après une période tumultueuse liée au lancement d’un nouvel organe public, France compétences a clarifié son dispositif d’enregistrement, amélioré ses délais d’instruction et renforcé la qualité de sa communication. Pour les organismes souhaitant devenir indépendants (et ne plus louer de certifications) en fondant une partie de leur stratégie de développement sur la certification, l’accès est aujourd’hui bien plus facilité, même si le dispositif demeure exigeant.
En effet, il est désormais établi que l’essentiel de l’offre certifiante bénéficie d’un accès facilité aux financements : CPF, OPCO, et plus largement l’ensemble des financements publics sont aujourd’hui orientés vers les certifications. De mon point de vue, des opportunités existent sur les dispositifs liés aux métiers émergents, qui permettent d’accéder à la certification via une procédure d’instruction dite “simplifiée” – c’est-à-dire sans nécessité de présenter une promotion. Toutefois, ces dispositifs ne sont accessibles que pour une durée limitée (1 à 2 ans) et concernent uniquement les titres RNCP.
Pour un organisme ayant une stratégie de diversification de son offre, c’est une réelle opportunité. Je le constate auprès de mes clients : la certification leur a permis non seulement d’accélérer leur développement, mais aussi de structurer leur activité en renforçant les exigences de qualité et l’organisation des examens.
Johann Vidalenc
Dans la mesure où l’accès à certains financements est conditionné à une certification, il peut y avoir une approche très opportuniste en se disant par exemple “Certification = CPF = Argent”. Mais à mon avis, ce n’est pas forcement la meilleure logique à avoir. Pas que la recherche de bénéfice soit mal en soi – c’est le nerf de la guerre – mais parce que si c’est déconnecté à la fois des besoins du marché, de sa culture d’entreprise, et de sa capacité à être certificateur, on risque tôt ou tard de se prendre un mur.
Mieux vaut parfois créer des parcours de formation dont le référentiel de formation est beaucoup plus adaptable et modulable pour s’adapter aux besoins. C’est typiquement ce qui va être attendu des entreprises où les publics cibles et les contextes vont être souvent très différents. La certification professionnelle contraint à une forme de standardisation du parcours, là où on peut avoir davantage de marge de manoeuvre sans.
Malgré tout, je pense que ça reste un vrai levier économique, notamment quand on forme pour des secteurs de niche ou des métiers qui peinent à recruter. L’accès au financement peut vraiment donner l’élan nécessaire à des personnes qui hésiteraient à se reconvertir sur ces métiers faute de moyens.
On parle beaucoup de l’impact de l’IA ? Est-ce que c’est une révolution dans notre secteur ou une évolution comme on a pu en voir d’autre ? Au final, l’OF doit-il irrémédiablement aller vers le tout technologique ?
Ryme Gaddas
Avant de parler d’IA, posons d’abord une question essentielle : les organismes de formation maîtrisent-ils pleinement leur organisation ? Autrement dit, les professionnels ont-ils une vision claire et précise du “qui fait quoi », et de la manière dont leurs processus métiers fonctionnent ? À mon sens, cette maîtrise est un prérequis avant d’envisager l’IA, l’automatisation ou tout autre outil.
L’IA met justement en lumière une difficulté que j’observe chez certains de mes clients : les exigences de certification Qualiopi, la nécessité d’agilité dans la recherche de financements, ou encore les évolutions réglementaires perturbent les organisations. Avant même d’intégrer l’IA, il est donc crucial de mieux comprendre et structurer son fonctionnement interne. Cela dit, l’IA est déjà une réalité dans le monde de la formation, la question est de savoir comment l’intégrer de façon responsable. Dans ce contexte, la confidentialité des données est devenu un enjeu majeur, aussi avant d’optimiser, il faut sécuriser. Cela implique un contrôle des actions des équipes et, à mon sens, la mise en place d’une charte de bonne conduite pour encadrer son utilisation.
Quant à savoir si l’IA constitue une révolution ? deviendra-t-elle un simple outil du quotidien ou bouleversera-t-elle profondément les parcours professionnels ? L’avenir nous le dira.
Johann Vidalenc
A date, rien n’a explosé ! Malgré tout, l’IA ressemble à une avancée majeure qui va impacter la plupart des métiers à terme, c’est très clair… sans pour autant tous les détruire. Ça j’y crois dur comme fer. Sinon, ce sera la fin de la civilisation, et je ne serai plus là pour en parler !
Autant il y a un vrai risque à sous-estimer la vague, autant il ne faut pas surestimer son impact sur les organisations, car on n’a souvent pas attendu l’arrivée de l’IA pour optimiser les process. Par exemple, dans mon organisme, on avait déjà été très loin sur l’automatisation, que ce soit d’un point de vue marketing, commercial, administratif ou pédagogique. L’arrivée de l’IA nous a certes fait gagner un peu de temps et nous a permis d’avancer plus vite sur le lancement de nouvelles offres par exemple. Mais on est pas encore arrivé à des gains de productivité de 300 % comme certains l’annoncent.
Disons que de notre côté, on est encore très loin du moment où l’IA va se substituer à des emplois. Ça peut-être vrai sur certaines tâches, mais dans l’ensemble, il y a beaucoup de temps incompressible, des moments où l’on doit faire du lien, à créer avec l’équipe, les stagiaires, les prestataires… Le mérite de l’IA c’est de re-allouer un peu de temps aux équipes et de faire revenir sur le devant de la scène certains dossiers qu’on avait mis sur la pile “dé-priorisé”.
Au niveau de l’OF tout technologique, je ne crois pas que ce soit une fatalité. Encore une fois, si je me réfère à mon organisme, et ce que je connais du marché il y a une vraie demande de pouvoir bénéficier d’un accompagnement personnalisé, mais aussi humain. Le risque, en intégrant trop de technologie (dont l’IA) est de se dénaturer en déséquilibrant cette promesse. Mais je suis plutôt confiant sur cet aspect, car nous avons déjà du recul là-dessus : nous avons digitalisé toute notre offre en 2020, tout en augmentant la satisfaction de nos bénéficiaires. Ça montre que c’est possible, et ça doit nous montrer la voie sur un futur hybride où l’accompagnement humain est augmenté par la puissance de la technologie, avec une vraie approche éthique.
Dirigeante du cabinet Switch Compétences
Spécialisé en ingénierie de certification.
L’article « Make Formation great again » : et si on parlait avec optimisme du futur de la formation ? est apparu en premier sur Digiformag.